![]() Léandre arrive !
Depuis quelques semaines déjà, Maman a un peu de mal à me suivre pendant les balades. On dirait qu'elle se promène avec un sac à dos rempli de 25 kg de pierres, sauf que c'est devant qu'elle le porte ! Quand elle marche, c'est marrant, ça ressemble à la danse des canards, mais en beaucoup plus lent. Elle n'arrive plus du tout à courir derrière mon vélo, je dois me traîner à deux à l'heure. Il est temps que le bébé naisse, ça devient pas drôle du tout. Et puis, j'en ai assez d'attendre, j'ai été suffisamment patiente. Je veux voir le petit bout de son museau maintenant !
Heureusement, on est fin juin, Maman dit à toutes ses copines qu'il peut arriver à tout moment. Je ne sais pas ce qu'elle entend par «à tout moment ». Est-ce que c'est comme le lapin qui sort du chapeau du magicien ? Un coup de baguette magique et hop, le petit frère, applaudissez bien fort ! Je pense que ça doit être un peu plus compliqué, on verra bien, mais je suis prête.
Je vole de liane en liane, et surfe sur les troncs d'arbres avec Tarzan quand je sens qu'on me secoue.
- Hé les babouins, ça ne va pas la tête, je pourrais tomber du baobab !
Quelqu'un me secoue plus fort.
- Eva, réveille-toi !
- Hmm ? C'est qui ? C'est toi Jane?
- Non, c'est Papa. Je sais, il est 3h00 du matin, ce n'est pas l'heure normale pour te lever. Mais il va falloir accompagner Maman à la clinique, Léandre arrive.
Pas besoin de m'en dire plus ! Eva, la meilleure grande sœur du monde, que dis-je, de l'univers, est déjà debout. Mes yeux sont grand ouverts, les pieds dans les chaussettes et la chemise enfilée, à l'endroit en plus, c'est exceptionnel. Dorénavant, je suis l'aînée, je dois montrer l'exemple (le bon ? Allez, pas tout le temps quand même !) et prouver que je suis LA grande de la famille.
Papa jette la valise dans le coffre de la voiture, je boucle ma ceinture. Maman respire profondément et se glisse difficilement entre le siège, pourtant reculé au maximum, et le tableau de bord.
Je chante pour encourager Papa qui semble un peu nerveux :
- Papa, si t'es champion, appuie, appuie, Papa si t'es champion, appuie sur l'champignon !
Quinze minutes plus tard, le champion se gare devant l'entrée de la clinique et nous rejoignons à petits pas derrière Maman une chambre que nous montre une infirmière.
Maman s'installe sur un drôle de lit, et enfile une chemise de nuit. Quoi, elle a le droit de se rendormir, elle ? En fait, c'est juste une blouse pour être plus à l'aise. Papa met de la musique : aie, les chansons nulles de Maman ! Heureusement, je vais y échapper, car Papa et moi devons sortir et laisser Maman dans la «salle de travail », comme il est indiqué sur la porte. Allez, au boulot! La sage-femme nous appellera quand Léandre sera là.
- Nous avons le temps d'aller prendre un bon petit déjeuner, propose Papa.
- Chouette, il y aura des croissants et du chocolat chaud ?
- A volonté ! Et puis, on achètera un livre des Schtroumpfs, ça nous fera rire.
Après avoir fait nos emplettes et dégusté un énorme petit déjeuner, nous retournons voir Maman, pour l'encourager. Mais la sage-femme ne veut pas que nous restions, pour ne pas la déconcentrer, car Léandre ne devrait pas tarder à pointer le bout de son nez. Elle nous dirige vers une salle d'attente où je peux tranquillement me plonger dans l'album des Schtroumpfs. Papa a du s'asseoir sur une chaise recouverte de piquants de hérisson, parce qu'il n'arrête pas de se lever, de tourner comme les lions du cirque dans leur cage, en soupirant et regardant sa montre toutes les quinze secondes. La porte s'ouvre !
- Eva, ton petit frère vient de naître, annonce la sage-femme dans un grand sourire. Ta maman a bien travaillé, il est très beau, pèse 3kg500 et mesure 50 cm.
- On peut aller les voir ?
- Bien sûr, Ils vous attendent impatiemment !
![]() De retour dans la salle de travail, je crois revenir quelques minutes en arrière. Maman tient dans ses bras l'inverse du Grand Schtroumpf : un petit lutin rouge avec un bonnet bleu ! Et me le montre fièrement !
- Léandre, je te présente la plus fantastique des grandes sœurs, celle qui t'a parlé pendant ces longs mois : Eva !
Je m'exclame poliment :
- Qu'il est mignon !
Je dis bien, poliment, pour ne pas peiner Maman qui a déjà l'air un peu fatigué. Parce qu'il n'est franchement pas terrible ! Tout petit, fripé comme la Mémé qui habite à côté de l'épicerie du village et qui doit bien avoir quatre-vingts ans. J'espère qu'il n'a pas les cheveux violets et bouclés comme elle, ça serait le pompon. Il est écarlate, a des fentes de tirelire à la place des yeux, un nez ridicule, et une bouche qui fait la moue. Ceux de la télé sont plus jolis, pas de doute !
Maman s'aperçoit certainement que je le regarde bizarrement parce qu'elle ajoute :
- Ne sois pas déçue ! Il vient juste de naître, sa peau est un peu ridée parce qu'il est resté longtemps dans l'eau comme tes doigts de pruneaux quand tu sors du bain. Il est aussi tout surpris de se trouver ici avec nous. Laisse-lui quelques jours pour s'habituer, il sera tout frais, tout rose. Quand il aura bien chaud et qu'on pourra enlever son bonnet, tu verras ses beaux cheveux noirs. Il ressemblera à un poupon, plus à un vilain gnome de tes livres de contes.
Lirait-elle dans mes pensées ? Zut alors, il va falloir que je me méfie à l'avenir !
Maman me propose alors de m'asseoir confortablement dans un grand fauteuil, de poser un coussin sur mes genoux, et de prendre dans mes bras Léandre endormi. Papa a l'air un peu jaloux que ce ne soit pas son tour de tenir Léandre, il se dandine à côté de moi comme un ours devant un pot de miel.
J'hésite une seconde, puis accepte avec joie. Je chuchote (ça m'est venu d'un coup, j'arrive à parler sans hurler !) :
- Fais attention Maman, pose le délicatement, il ne faut pas réveiller ce petit chou.
- Ne t'en fais pas ma ratinette, il est fatigué, il ne se réveillera pas avant l'heure de la prochaine tétée.
Léandre est dans mes bras, tout petit, léger comme une plume.
C'est alors que se produit le miracle : je SUIS une grande sœur. Je comprends que ce bébé me fait confiance, qu'il dort paisiblement parce qu'il sait que je vais veiller sur lui et que toujours je le défendrai.
- Ne t'en fais pas mon bébé, Eva est là, et elle sera toujours là pour toi !
J'ai murmuré ces quelques mots très doucement, mais il ouvre de grands yeux sombres, me regarde fixement et sérieusement, comme s'il avait compris mes paroles, pousse un soupir, puis se rendort, un sourire au coin des lèvres. Il a reconnu ma voix, c'est aussi certain que deux et deux font quatre (merci Madame Berger!). Nous avons enfin fait connaissance après ces longs mois d'attente et ce n'est que le début de notre complicité, je le sens. On va former une équipe de compétition !
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