![]() Choisir un prénom : dur, dur !
Vous trouvez peut-être que Léandre, c'est un drôle de prénom. Et bien, ce n'est rien à côté de ce que Papa et moi avions proposés !
Un samedi matin, Papa a une idée marrante : il ressort de la cave mon vieux tableau et une craie. Il convoque tout le monde (c'est à dire Maman et moi, vu que Léandre, lui, il n'a pas trop le choix, il faut bien qu'il suive Maman !), et décrète que ce matin, on va faire du «brainstorming ». Houla, je me dis, encore des devoirs supplémentaires ! Non, le «brainstorming », c'est le mot imprononçable anglais pour expliquer que l'on va devoir se creuser la cervelle en groupe et trouver un chouette prénom pour le voleur de jouets potentiel !
Il faut d'abord se mettre d'accord sur le genre de prénom que l'on veut : court ou long, français ou étranger, original ou classique, etc. , etc. Après une bonne heure de gribouillages sur le fameux tableau, des tas de colonnes, des plus, des moins (je suis en CP, je ne connais pas les multipliés, c'est sans doute pour cela qu'il n'y en a pas…), nous arrivons au résultat suivant : le prénom devra être court (pas plus de deux syllabes), classique mais pas commun, français et complètement masculin (puisque le docteur est sûr que le bébé a un zizi et 2 jambes pour taper dans un ballon).
Quel beau résultat ! Pour fêter notre réussite, tournée de chocolat chaud pour tout le monde. Nous avons gagné une bataille pour le futur Zidane, la victoire finale est proche !
Les estomacs bien remplis, nous sommes prêts à nous remettre dare-dare au travail. Papa ressort sa craie, déjà bien entamée, et se dirige tout guilleret vers son tableau (quand il avait mon âge, il devait prendre un air moins réjoui pour y répondre aux problèmes de géométrie, tiens !).
- Nous avons défini nos objectifs, déclare Papa.
Il se croit encore au boulot ou quoi ? Il va nous parler de résultats de production, comme à l'usine ? Il pense qu'il suffit de mettre le bébé dans un moule, de l'expédier au magasin, et que si on n'est pas satisfait, on peut le rendre dans les quinze jours ? Hé, hé, hé, en voilà une bonne idée ! Allez, je plaisante, ce n'est pas possible, mais si on n'a plus le droit de rêver…
Bref, je reviens à notre «agitation de cerveau ». Maman est toujours assise à un mètre de la table, histoire de laisser la place à son gros ventre. Moi je sautille un peu partout , ça aide à faire remonter les bonnes idées à la surface, chacun sa technique, non ? Papa attend, la craie en l'air, prêt à l'attaque !
Maman commence à proposer des noms plus bizarres les uns que les autres, comme Géraud, Laszlo, Côme, Lubin… Où peut-elle bien aller chercher des idées pareilles ? Par hasard, quelqu'un ne lui aurait-il pas versé du rhum dans son chocolat chaud ? Y en a pas un dans mon école qui porte un nom comme ça : Pierre, Paul, Jean-Romain, Yaniss, Thomas, Samir, voire Marcel ou Jules, je connais. Mais les siens, jamais entendu parler, même dans les histoires de Johan et Pirlouit. Papa, qui vient du Sud de la France, n'arrive même pas à prononcer Côme, il dit «comme ». Maman a bien essayé de lui faire répéter cinq ou six fois le son ô, en arrondissant la bouche, comme si elle allait gonfler une énorme bulle de Malabar. Rien à faire, même avec la meilleure volonté, Papa n'a pas réussi. A Perpignan, il n'y a pas de Côme, même que c'est un prénom interdit en dessous de la Loire, décrète Papa.
Maman soupire, secoue la tête d'un air apitoyé. Elle se demande avec quelle bande d'ignares elle vit. Pour lui faire plaisir, je la rassure :
- C'est très joli, Côme, mais puisque Papa n'y arrive pas, on ne va pas insister…
C'est à ce moment là que la situation commence légèrement à dégénérer. Je propose Zizou.
- Zizou, il n'y en a qu'un, le seul, le grand, l'unique, s'exclame Papa !
Pas faux… Une idée de génie me traverse l'esprit, je leur en fait aussitôt profiter :
- «Petit poussin jaune », c'est joli, non ?
Sur Bételgeuse, il y a plein de petits garçons qui s'appellent comme ça.
Maman nous rappelle :
- Au cas où vous l'auriez oublié, nous avons un nom de famille espagnol, pas indien-peau rouge ! Des Sioux, dans la famille, je n'en connais aucun, encore moins d'Apaches ou de Chictaws ! Je ne suis pas une squaw, et nous n'attendons pas un petit papoose, mais un GARCON !
Papa s'étouffe de rire. En plein délire, il suggère «pivoine».
- Alors là, bravo ! On a quitté le Far West, on cherche carrément des noms pour un âne !
Super le «brainstorming » ! On ressort de plus d'une heure de concentration intense sans aucun nom potable, mais avec un terrible mal aux côtes tellement Papa et moi on a ri. Maman a l'air fâchée :
- Vous me faîtes perdre mon temps avec vos âneries (tiens, revoilà l'âne !). Pour des prénoms courts et classiques, petit poussin jaune et pivoine, c'est nul de chez nul ! Même le bébé donne des coups de pieds de mécontentement. Vous l'avez réveillé avec votre fou rire.
Nous sommes donc repartis à zéro. Maman ajoute :
- De toute façon, le jour où le bébé naîtra, c'est moi qui donnerai son prénom à la clinique et il n'y aura pas de «lapin courant dans les vertes prairies », ni de «gros pépère aux longues et douces oreilles » !
Zou, nouvel éclat de rire, général cette fois. Maman se bidonne aussi, et le bébé tape de plus belle comme pour dire :
- C'est pas bientôt fini ce raffut ? J'entends bien que l'on se moque de moi !
Ce n'est donc pas ce matin là que nous avons choisi le prénom. C'est en regardant le générique d'un dessin animé que ça me fait «tilt ». Un des dessinateurs se prénomme Léandre. Je me précipite pour le proposer à Papa et Maman, et nous tombons tous d'accord. Va pour Léandre, à trois voix contre …zéro (on n'a pas demandé son avis au chat, de toute façon il ne nous aide pas beaucoup : il dit Miaou aussi bien pour oui que pour non) !
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